dimanche 13 juillet 2008
Lettera Amorosa V -Le coeur transfiguré
Si je t’aime ?
Je t’ai toujours aimé.
Je t’aime d’un ailleurs dont nous n’avons plus qu’un vague souvenir. Un souvenir ténu, fil d’Ariane qui nous relie par ce coin de mémoire inaccessible, qui sait tout mais qui se tait. Et dont on ne capte les yeux ouverts, que de vagues reflets comme l’onde mobile trahit l’éclat furtif de la truite. Un éclat argenté, rien de plus. Le reste, c’est le cercle dans l’eau qui nous le dit.
Je ne sais pas, même encore aujourd’hui, ce qui nous rapproche, aimante nos pôles antagonistes. Je ne sais pas mettre un nom sur cette chose, ce nœud, ces barbelés, cette cellule ouverte, ces menottes mentales. C’est comme un appel, un effluve, une trace, c’est indistinct, incertain, et potentiellement indestructible. C’est comme une soif qu’aucune source ne peut étancher, une faim que même la mort ne rassasiera pas. Je le subodore.
Peut-être que c’est beau.
Peut-être que c’est moche.
Peut-être que c’est faux.
Peut-être que c’est un songe. Ou un cauchemar.
Que faire ? Qu’enfer ?
Mon cœur, ma fierté, mon soleil, me porte naturellement vers le haut. Où tu n’es pas. Pas encore. Sans doute jamais. Je suis déjà trop loin, si proche, irréversiblement proche, et pourtant déjà trop loin. On s’est croisé, manqué. Le témoin est au sol, dans la poussière. Je ne l’ai pas ramassé. Une autre l’a fait. Le cordon demeure, inaltérable même souillé. Il luit de son or magique.
Quand tu viendras lire mes mots, comme à l’eau de la source claire tu ne pourras que boire, te baigner le visage, te laver les mains, mais tu ne pourras rien emporter. Tu ne pourras qu’un instant, rien qu’un instant, apaiser ta soif. Goûter à cette fraîcheur vulnéraire. Seulement cela.
C’est peu, mais c’est tout. Et c’est déjà miraculeux.
Je ne sais pas ce qui nous lie, et il y a tant de miradors…
mercredi 25 juin 2008
Du choix des Anges (part I)

L’auberge était
déserte, aux abords de nulle part, entre ici et ailleurs.
Auriel s’était assise
à une table sous un arbre, et avait réclamé du lait avec du miel. Zaphir avait
oublié qu’elle pouvait avoir faim. Elle avait un peu rechigné à s’arrêter mais
il lui fallut obtempérer. Une servante gironde s’était pointée, le sourire en
façade juste au-dessus d’un décolleté exagéré. Elle n’avait pas accordé un regard
à Auriel, sage et silencieuse sur son banc. Elle avait pris la commande de
l’ange bougon.
Elle n’était pas habile et ne s'était même pas débattue. « Un démon
de première catégorie » pensa Zaphir stoïque, "son maître faiblit...". Sur la glissée des strates
astrales, « les premiers étaient les derniers ». La hiérarchie
démonique comme celle des anges fonctionnait à l’envers.
Zaphir était un ange
du sixième échelon depuis la nuit des temps.
Au bout de la double-lame
que Zaphir impassible remontait lentement de sous son menton jusqu’à ses
orbites, le démon couinait.
-Ta gueule ! s’exclama-t’ elle en accompagnant l’ordre d’un quard de tour sec du
couteau: Crève en silence…
-Putain !
Qu’est-ce qu’ils puent les salauds, maugréa Zaphir.
Auriel n’avait pas
bougé d’un iota. Elle considérait son ange gardien d’un œil grave et curieux.
-Pourquoi toi ?
demanda-t-elle sans préambule.
-Tu n’as pas eu
peur ?
-Tu es un ange qui
danse sur le fil de l’épée. C’est pour cela que tu n’accèdes pas au septième
échelon : tu n’as pas fait ton choix.
-Si tu as tout
compris pourquoi est-ce que tu poses des questions ? Allez, il nous reste
encore un long voyage pour atteindre Terre UN, allons-y.
Découvrez Thomas Newman!
Du choix des Anges (Part II)
-Je sens de la
désapprobation.
-Je pense qu’il est
inutile de tenter quoi que ce soit avec ce brouillon d’humanité. ELLE s’obstine
à leur envoyer des porteurs de lumière, des penseurs, des guides, des sages,
qu’ils s’empressent de punaiser, brûler, foutre en taule, torturer, j’en passe
et des moins festives !
-Cette expérience t’a
marqué on dirait ?
-Il n’était pas prévu
qu’IL ferait de moi un simple mortel et qu’ELLE les laisserait me clouer sur
une croix ! répondit-il avec humeur.
Auriel hocha la tête,
observa un instant pensive les changements rapides de couleurs des yeux de
Zaphir ,qui trahissaient son trouble profond.
-Tu as essayé.
-J’ai échoué.
-Tu as tracé sur ce
monde abscon la seule voie possible. L'Amour.
-Laisse-moi
rire ! Tu les as observé : rien ne les sauvera plus. Et toi, toi…ils
te sacrifieront. Ils sont trop loin, trop engagés dans le processus de
destruction finale pour avoir un quelconque sursaut de raison.
-Je suis la
Révélation. Le monde coulera vers moi parce qu’il a si soif…
-Ce sera un nouvel
échec.
-Non, pas cette fois.
Cette humanité va se révulser, être agitée de spasmes violents. Il y aura
beaucoup de pertes humaines, mais au bout du compte…
-Ils seront toujours
aussi cons. Méchants. Bêtes et méchants. Voilà, rien à faire avec ceux-là,
l’épreuve était trop grande. Rien que l’obstacle de la couleur de peau déjà.
Non mais tu réalises ? Ils s’entretuent pour une couleur de peau !!
On nage dans le délire!! Non, non, rien à sauver là.
Auriel pencha la tête
et sourit.
-J'aiderai ce monde
à être ce qu’il doit être : un jardin.
-Ne comptes pas sur
moi pour bêcher !
-Pourtant tu resteras à mes côtés n’est-ce pas ?
-Oui, mais je me garderai de me me montrer.
-Alors, tout est bien. Allons-y.
Du choix des Anges (Part III)

Elle avait quinze ans. Trois hommes l’avaient violé, déchirant la douce intimité de ses chairs avec une brutalité dont même les bêtes sont incapables. Le tribunal de son village l’avait condamné à mort pour s’être laissée souillée. A midi. Elle serait lapidée.
On l’avait amené sans ménagement à l’heure dite sur la place du village, jeté au sol où elle était restée tassée dans ses robes. A midi moins une, Auriel était apparue. Elle s’était penchée blanche et lumineuse sur la fille aux voiles noirs. Mais ce fut l’enfant céleste que la première pierre atteignit à l’arcade sourcilière. Elle poussa un cri bref de surprise et son sang ruissela sur sa joue.
Dans l’inter-monde, Zaphir hurla de douleur et se tordit les mains :
-Non !! Pas encore !! Pas encore un agneau !!
Il n’y eu aucune réponse. Mais il savait que c’était la réponse.
Sur la place du village, l’hystérie collective s’empara de la foule. Nul ne s’était étonné de voir apparaître Auriel, il fallait punir d’abord, tuer. Le lynchage légal leur avait donné le goût du sang. Les pierres pleuvaient, Auriel tenait serrée dans ses bras la jeune inconnue et pleurait de souffrance, le corps martelé.
Alors, il apparut à son tour derrière les deux enfants.
Le grand ange de septième échelon. D’un coup, il déploya ses
immenses ailes de feu vivant qui claquèrent furieusement dans un bruit de tempête. Sa haute taille, sa chair d’or, sa noble tête
couronnée de flammes, sa magnificence figea enfin la foule dans la peur et
l’émerveillement.
On laissa tomber les pierres pour se prosterner dans la poussière en tremblant.
Auriel leva son visage vers son ange gardien : Zaphir vit les blessures se refermer comme l’enfant souriait.
-J’ai failli attendre.
~~
A propos de cette nouvelle. Elle m'a été inspirée directement par la série tirée de la pièce de théatre: "Angels in America: a gay fantasy". Pièce magnifique traitant du sida au début des années 80, de l'amour, de tout l'amour, celui des mères, celui des hommes pour d'autres hommes, celui des amants face à la maladie. Bref, au dire de certains spécialistes dont je ne suis pas, la pièce de Tony Kushner est le plus beau texte de théatre de la fin du 20 ème siècle, et je veux bien le croire tant certains passages sont bouleversants. Les anges y sont perdus et fantasques, Dieu a disparu depuis longtemps. Les anges qui jusqu'alors faisait "tourner la boutique" sont dépassés par la "vitesse" de l'Humanité. Les êtres humains vont "trop vite" il faut absolument qu'ils "ralentissent", si au moins Dieu était là pour donner des instructions...Bref, l'histoire est inracontable, peuplée d'anges paumés, de gens paumés et d'une figure emblématique de salaud jouée dans la série par un Al Pacino ignoble à souhait. Si vous avez l'occasion de la visionner n'hésitez pas.
Donc, cette nouvelle est aussi une "fantaisie". Elle ne contient aucun "message", je l'ai juste écrite pour le plaisir de mettre en scène un ange non-conventionnel, un dieu non-conventionnel itou. Voilà. D'autres nouvelles concernant les anges à venir.
lundi 2 juin 2008
Lettera Amorosa (IV)-Carl
C’est étrange. Chaque fois que je t’oublie, tu reviens dans ma vie. Il
suffit que ta prunelle liquide apparaisse pour que mon cœur, aussitôt se noie.
Tu as les plus beaux yeux du monde.
Une eau de lagon qui refuse obstinément de choisir entre le bleu et le
vert. Une eau qui scintille et palpite remplie à ras les paupières de poissons
émotifs. Tant d’eau que ma langue en a la pépie.
Ce que j’aime, c’est que tu respires à l’air libre. Que tu n’as
pas besoin de masque.
Que tu fais partie de ces hommes qui regardant le soleil, boivent par
leur front nu, quantité de lumière. Tu n’as besoin d’aucun artifice, d’aucune
fanfreluche, d’aucune béquille pour marcher dans ta vie. Accompagner celle des
autres.
Ce que j’aime c’est que tout le temps tu es maître, de toi. Tes désirs,
tu les transformes dans un athanor d’alchimiste suprême, le creuset de ton cœur
que remue ton âme. Et tes érections exsudent de l’or, quand d’autres ne
répandent qu’une gourme vulgaire. Car oui, tu désires. Ton ventre a faim. Mais
une faim très belle. Tu ne redeviens jamais, même au creux des lits de braise,
un primate qui baise. J’aime la discipline implacable que tu imposes à tes
besoins, pour qu’ils ne soient jamais que de belles envies.
Pour l’amour, tu es un vrai poète.
Et me voilà saisie. Tu rejoues ton cinéma en technicolor sur l’écran
tactile de mes rêves interdits.
Je ne sais pas si tu es beau ou pas. Grand mâle carré de partout, la
tempe salée sous le cheveu de nuit. Il y a cette force que l’on dit tranquille,
cette aura qui fait que tu t’imposes sans jamais élever la voix. Ta belle voix
douce. Qui s’en va faire un tour quand je l’envoie au diable, mais boomerang
toujours. Encore elle revient caresser tous mes lobes, m’allumer en poule
électrique.
La fièvre me guette. Déjà, je ne suis plus qu’un très long frisson, une
moiteur signant mon prochain trépas entre tes bras. Tu souris, patient.
La résistance n’est pas pour moi.
Désirée Thomé 2008
mercredi 28 mai 2008
Lettera Amorosa III
Tu m’écris pour me demander des nouvelles de l’Arbre.
Tu es trop loin.
Pourtant, il suffit que là-haut, à l’autre bout, s’épanouisse le soleil invincible de ton sourire, pour que me revienne le poudroiement qui me grise. Alors, du terreau moite de mon corps monte la sève comme une fièvre, et gonflant la feuillée épanouie dans tes poumons, d’un coup d’un seul,
je te fais fleurir...
Désirée Thomé 2008
samedi 22 mars 2008
Lettera Amorosa
Je te l'écrirai cette lettre de rupture. Promis.
Mais pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, le ciel est trop bas sur ma poitrine. L'air est tout plein d'eau
grise, les couleurs sont trop pâles: je ne pourrai rien écrire de vif et de
tranché. Je mettrai partout entre les lignes des points de suspension à
l'espoir. Comme des cailloux de Petit Poucet. Pour que tu retrouves le chemin
de mes bras. Et tu hocherais la tête, en soupirant : « Petite-fille ».
Derrière la fenêtre, un camaïeu indécis. La ligne des montagnes a disparu,
mangée par les nuages, je n'ai plus rien où étendre mes pensées humides. Même
le vent s'est couché en rond sur mon seuil, comme un vieux chien perclus. La
vie autour de moi semble ralentir, se rassembler, se serrer sur elle–même,
frileuse et craintive.
J'ai cherché dans ma tête le lieu où nous nous sommes perdus. Lâchés la main. Je ne l'ai pas trouvé.
Peut-être est-ce le Temps, le coupable ? Pourtant, je ne me sentais pas le
cœur usé. C'est bien toi qui a changé, je suis si linéaire. Ainsi qu' un
funambule perché sur la roue unique des cycles, j'avance incertaine. Mais
droite.
Toi, c'est une autre route, une autre attitude, avec beaucoup de détours, de
niches, de caches, de louvoiement. Tu sais tricher sous le ciel, je n'ai jamais
eu ce talent là.
Je te l'écrirai cette lettre de rupture. Mais pas aujourd'hui.
Aujourd'hui, premier septembre, c'est l'hiver, j'ai froid, mes doigts sont
bleus.
Et j'ai encore besoin de croire que tu m'aimes. Un peu.
*
Désirée Thomé 2007
Lettera Amorosa (2)
Dis, quand reviendras-tu, mon amour ?
Sur le pas de ma porte, il n'y a plus que la chute inquiétante du jour, puis le grand lever du soleil roi.
Entre les deux, rien.
Pas une heure que je pourrais habiter pour y vivre. Pas une heure bleue où respirer. Le sang me bats son impatience migraineuse aux tempes, jouent des cuivres plein mes oreilles. Mon cœur tourne en rond comme un fauve dément dans une cage d'attente. Et ma peau, immobile, contient à peine une chair secouée d'innombrables tempêtes. Raison, désirs, tout se cogne partout contre des murs sans fenêtres et saigne, saigne. Tout voudrait sortir, s'échapper enfin libre, et bondir vers toi avec l'ardeur d'un guépard au repas.
J'ai trop de rouge bordant mes yeux, j'ai trop chaud, puis j'ai trop froid. Un à un, tous mes rêves ploient l'échine sous la courbature. L'absence est la double implosion silencieuse du cœur et de la pensée. Une réaction en chaîne coincée sur le fil d'un cercle vicieux. Incessante. Une catastrophe de phénix. Mourir. Renaître. Mourir encore, encore et encore. Sans aucun répit. Et rien pourtant, aucune lassitude, pas une larme, n'éteint ce grandiose incendie.
Il faut que tu viennes le boire.
Tu reposes voluptueux sur ma langue, caché entre mes lettres, allongé nu entre chaque virgule. Tu me noues les cordes vocales, capitonnant ma gorge pleine de mots fous d'amour, d'une ouate muette. Tu es tout entier debout dans ma poitrine, j'étouffe constamment. Et dans mon ventre...tu pèses l'éternité d'une passion invaincue.
Rebranche le Temps, sort moi de sa gueule de stase. Que mes aiguilles parcourent à nouveau mon cadran. Que tout arrive ou s'achève...
Dis, mon amour, quand reviendras-tu ?
*
Désirée Thomé 2007
Texte écrit suite à un petit "chiche" de messire Mégarde. Ce texte lui est donc dédié avec un sourire.
lundi 3 mars 2008
Est-ce que l'Amour cogne?
Elle ne l’aimait pas.
*
Ma mère n’a vu que la marque sur mon visage…
mardi 26 février 2008
Claudine au sauna (suite et fin)
Parfois, suivant les moments, nous avions le sauna pour nous seules. L’atmosphère dans la pièce de repos était chaude et moite, languide, feutrée. Une musique jouait, à peine perceptible. Je ne saurai expliquer ce temps hors du temps, ce temps des femmes hors celui des hommes. En ôtant nos vêtements, nous nous défaisions également du monde extérieur.
Claudia me reluquait volontiers, je ne m’en offusquais pas. C’était plutôt flatteur. Elle aimait mon corps, elle le disait sans arrière-pensée. C’est la seule fille qui m’ait jamais touché. Quand nous étions allongées dans le sauna, elle en haut et moi en bas, je la laissais se distraire et s’amuser à dénombrer d’un doigt, les grains de beauté sur mes fesses.
Lorsque nous sortions du petit cube surchauffé, elle me disait : « Viens, je vais te frotter » J’obéissais. Elle faisait des ronds énergiques sur ma peau avec un gant de crin. Après qu’elle m’ait étrillé sans pitié, j’allais me rincer sous un jet de douche polaire. Je virais au rouge écrevisse. Elle arrivait alors, armée d’une serviette, et me bouchonnait comme une jument. Puis, une sorte de rituel commençait.








